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« Le yoga c’est pour tout le monde. Le yoga c’est pour tous les corps. Le yoga s’adapte à tout le monde ».
On a beau le crier sous tous les toits (et c’est hyper important de le crier partout en vrai), en tant que prof, au final on a souvent les mêmes profils d’élèves en cours. Plus ou moins les mêmes corps. Plus ou moins les mêmes profils socio-culturels.


Et cela devient une habitude. C’est plus facile en plus d’aller vers quelqu’un dont on connait un peu quelques contours. On peut dessiner plus facilement ses peurs, ses doutes, ses rêves. Au final, les nôtres y ressemblent.

Dans le cadre d’un partenariat, j’ai donné un cours aux membres d’une association. Il s’agissait d’un cours bénévole dispensé à des femmes issues de milieux divers et ayant été touchées ou étant touchées par des maladies lourdes (VIH, cancer…)

On m’avait demandé un petit cours de 40mn, débutant. J’ai potassé, fait une séquence très douce et suis arrivée au cours 20 mn à l’avance.

Sans savoir que ces 40mn allaient m’emmener bien loin de ma zone de confort et me faire réfléchir sur mon enseignement.

Je suis arrivée, Starbucks à la main, avec mes nouveaux cheveux violets et suis tombée nez à nez avec 6 femmes qui m’ont dévisagées de la tête au pied en un seul regard.
Ce n’était pas méchant. J’ai fait de même. Comme pour nous rendre compte du fossé socio-culturel qui nous séparait toutes.

Moi, bien-portante, blanche, études supérieures, jeune, élevée au « vis tes rêves ma fille »
Elles, cinquantenaires, malades, noires ou maghrébines, issues de milieux défavorisés, bataillant avec le français pour certaines. Certaines n’ayant jamais mis les pieds sur un tapis de yoga.

C’est facile d’ignorer, de détourner le regard quand on a peur, quand on ne sait pas comment agir. C’est une réaction normale. « Si je ne vois pas, c’est comme si ça n’existait pas ».

Nous sommes restées là, à nous jauger quelques instants. A nous demander si on allait arriver à faire quelque chose ensemble.
Et puis, je ne sais plus quelle blague j’ai lancée, une sorte de « On y va les filles ? » en plus drôle il me semble (si vous connaissez mon humour, je vous laisse visualiser)

Elles se sont assises sur le tapis, je les ai regardées l’une après l’autre et leur ai expliquées ce qu’on faisait la.
Et j’ai senti qu’on se regardait toutes déjà différemment. Il m’avait juste suffit de parler. De prendre les choses en main.

Les 40mn de cours sont passées vite. J’ai fait des blagues (comme toujours). On a toutes confondu notre droite et notre gauche (comme d’habitude). J’ai ajusté des hanches en pigeon, des genoux en twist ou encore des bustes en triangle (comme à chaque cours)
Mais j’ai aussi entendu les respirations les plus profondes jamais entendues dans un cours de débutants. Et les plus longs soupirs en Savasana.

Comment le cours s’est-il fini ?
Par des « Bon, on recommence quand ? » « Attends, on fait un selfie ! » « Moi aussi je veux savoir attraper mon pied dans la main. On le fera la prochaine fois hein ? »

Le fossé ? Quel fossé en fait ?
Nous sommes bien exactement tous les mêmes sur notre tapis de yoga. La différence est celle que nous inventons, que nous mettons dans les yeux de l’autre par peur du jugement.
Et malheureusement, même en tant que professeure de yoga, il nous est parfois plus facile d’aller vers des élèves qui nous ressemblent (oui, spoiler, nous sommes humains)

Profs, essayez de sortir de vos contours. Au pire, vous serez désarçonné une heure. Généralement, il me semble qu’on s’en sort par le rire. Sur nous-mêmes. Il remplit la fausse distance.

Elèves, sachez que votre voisin de tapis se pose les mêmes questions que vous. Et vous saurez aussi maintenant pourquoi certains profs s’acharnent à faire des blagues nulles pendant votre cours de yoga (oui, c’est moi, coucou !)